Daniel Leconte : « L’opinion n’est pas l’information »

Daniel Leconte Photo : Maité PouleurCette année, pour le 15ème anniversaire du Festival International du Grand Reportage d’Actualité et du Documentaire de Société (FIGRA), Daniel Leconte préside le jury de la compétition internationale. Avec un parcours éclectique qui prouve qu’il ne s’interdit aucun genre, ce Français né à Oran, en Algérie, nous livre sa version du journalisme et sa vision critique des nouvelles technologies de l’information.

D’abord journaliste, celui qui s’inquiète de la confusion entre opinion et information, est aussi grand reporter et producteur. Cette dernière casquette se conjugue parfaitement avec sa présence au FIGRA. « La sélection rigoureuse, la qualité du programme qu’on nous propose ici est une expérience inespérée pour un producteur. J’ai l’occasion de visionner beaucoup de films en très peu de temps, de découvrir d’autres écritures, des réalisations nouvelles. Le contact avec d’autres professionnels permet un échange de point de vue sur le métier et ses enjeux. C’est très profitable. »

Pourtant, le journalisme ne berçait pas Daniel Leconte depuis sa plus tendre enfance. Son goût pour la découverte, les voyages et son naturel assez curieux lui feront joindre plus tard l’utile à l’agréable . « C’est un plaisir égoïste à la base. Avant de vouloir transmettre l’information, je voulais comprendre le monde là où il se jouait. » Après avoir exercé l’écrit, celui qui revendique l’expertise et la précision dans le métier passe à l’image et varie ainsi les plaisirs se lançant chaque fois des défis dans des domaines différents.

Avec le recul et l’expérience, Daniel Leconte explique la différence qui réside entre journalisme et documentaire : « Un journaliste doit capter une situation qu’il n’a pas prévue, dans l’urgence. Le réalisateur organise lui-même les situations. Il anticipe, prévoit, est le moteur de sa propre histoire.»

Internet : confusion des genres

Le président du jury se montre inquiet quant au journalisme d’aujourd’hui. « Avec la multiplication des supports et l’inflation des demandes, le danger est que le journaliste perde son âme. La vieille philosophie qu’est la séparation du fait et du commentaire est très bousculée. De plus en plus de journalistes illustrent leurs propres opinions. Il y a un mélange des genres entre quelque chose qui ressemblerait au militantisme et l’expertise. Ce qui est très différent. » La question des nouvelles technologies est aussi abordée : «  Internet est une vaste question. Comme dans tout progrès, il y a un double aspect. C’est formidable, mais des risques existent. Ce qui est important, c’est l’analyse. La naissance des nouveaux supports amène beaucoup de choses dans la circulation d’opinions au détriment de la qualité de l’information qui circule. Je crains qu’à l’avenir la pression très forte de donner des réponses immédiates, presque en temps réel, de ce qui se passe se fasse à l’économie de toutes les choses qui entourent ce métier, comme la vérification des sources, la rigueur et l’honnêteté intellectuelle. » Daniel Leconte regrette cette route vers plus d’opinion et moins d’information. « Dernièrement, à la télévision, j’ai vu en bandeau d’émission « 5ème anniversaire de l’invasion de l’Irak ». On est déjà dans le « voilà ce qu’il faut penser » puisque le mot invasion est lui-même connoté. »

À propos du journalisme citoyen, Daniel Leconte se montre sceptique. « Je ne sais pas ce que cela veut dire. J’ai l’impression en entendant ce terme d’être en 1793. Je me demande où sont les sans-culottes ? C’est déjà faire une différence entre les citoyens et ceux qui ne le sont pas. Soyons un peu plus modestes ! Contentons-nous de faire déjà de faire notre métier correctement. »

Pour achever le tour de la question du journalisme tel qu’il se pratique à l’heure actuelle, Daniel Leconte aborde avec certitude le volet « tous journalistes » (au bon endroit, au bon moment, avec les moyens actuels de transmission). « Je ne crois pas qu’on puisse tous être journaliste. Si on accepte ça, on considère alors que le journalisme n’est pas une profession, une compétence. Être journaliste, ça se mérite. Il faut le même professionnalisme que le médecin ou l’avocat. Ce sont des métiers compliqués. C’est un savoir qui s’acquiert, avec des règles, de la déontologie… On s’adresse à des millions de personnes. Cela entraîne des obligations et des responsabilités énormes. Il ne faut pas pour autant nier, le phénomène existe. Mais il faut savoir faire la différence. Encore une fois, l’opinion n’est pas l’information. »

Stéphanie Delbart

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