Facebook Twitter Newsletter Linkedin RSS

Portail de la presse

Débat avec Hervé Brusini au FIGRA 2012 : « Je pense, à titre personnel, que le 20 heures est mort ! »

brusiniL’information en continu ? Enoncer le sujet c’est déjà avouer qu’il existe une pression accrue des lecteurs, téléspectateurs et internautes. Et face à ce public de plus en plus exigeant par rapport aux flux d'informations, le journaliste est là pour répondre à une demande, tout en s’adaptant. C’est en tout cas ce que pensent Hervé Brusini, directeur de France TV info et Laurent Guimier, directeur de l'information numérique d'Europe 1/le JDD/Paris Match, en abordant au FIGRA 2012, les enjeux de l'information sur internet.

Il faut dire qu’en quelques années, les choses ont changé. Les plateformes et supports de publication de l'information se sont démultipliés: téléphones, tablettes, réseaux sociaux, web. Aujourd’hui, les journalistes se plient en quatre pour donner la meilleure information, partout.

« On est des journalistes professionnels, qui allons sur le terrain effectuer un travail le plus honnêtement possible, en essayant de dire le moins de bêtises possibles et ça, que ce soit en web, en radio, en télé, en presse écrite » annonce tout de suite Laurent Guimier. « Je travaille avec mes équipes, en tenant compte exactement des mêmes critères de qualité que nous essayons d'appliquer à des supports qui sont peut être finalement plus exigeants, puisqu'ils nous obligent à publier systématiquement, le plus vite possible. »

Plus d’exigence ou plus de liberté?

Pour Hervé Brusini, d'un point de vue technologique, le web permet une liberté totale. « Aujourd'hui, on peut diffuser en direct sans connaître la guerre des faisceaux. » Et Guimier de compléter : « l'appétit pour l'info en continu n'est pas né avec le web. Il est né avec l'envie d'être informé, il y a déjà longtemps. On répondait à un besoin d'information en continu (avec des éditions spéciales par exemple) car il y a cette envie d'avoir une information renouvelée en permanence. Ce sont donc les techniques et les supports qui sont capables de répondre à cette attente. Ce n'est pas le web qui l'a créée. »

Pour Brusini, pas la peine pour le public de se sentir coupable de cette curiosité de savoir en temps réel ce qu'il se passe. « Ce serait un comble ! Les gens posent des questions au fil de l'information qui est en train de se dérouler. Cela vise à disséquer le temps réel. Et c’est aussi un bras de levier qui appelle de l'intelligence… »

Et cette description, pour Laurent Guimier, induit une pratique du métier de production de contenus journalistiques. « Le boulot a changé: avant, on était alimenté par des agences de presse. Maintenant, on a des dizaines de sources d'information. Il y a toujours les agences et... les concurrents: les autres médias, et les citoyens. Aujourd’hui, on est face à un tsunami d'informations et de sources qui nous tombe sur la figure. Quand on est journaliste sur le web, il faut être capable de filtrer. C'est ce qu'on appelle la curation, le tamisage. » Pour Hervé Brusini, il faut démonter cette idée reçue que « le web, c'est tout et n'importe quoi. Pardon, mais c'est le lieu de la rigueur la plus absolue. On sait parfaitement que lorsqu'on lance une information… on en prend la responsabilité totale. » Laurent Guimier explique même que oui, le web est un monde où il y a des rumeurs. « Comme dans les cafés, les boites aux lettres, sur les murs…Oui, on trouve n'importe quoi. Mais l'important quand on est un média, c’est de prendre cette information, la vérifier, la valider ou l’invalider, la faire expertiser par les professionnels et la mettre à la poubelle si elle n'est pas correcte. Je ne me sens pas responsable que quelqu'un mette quelque chose de faux sur internet, pourvu que sur mes sites, je ne relaye pas ça. »

Mais comment un web journaliste vérifie, authentifie sans avoir de contact direct sur le terrain. Doit-il tout vérifier, tout comprendre, tout savoir du fond de sa pièce ? Brusini affirme que le journaliste web reclus n'existe pas. C'est même tout le contraire puisqu'il n'est qu'un des éléments du journalisme que l'on trouve sur internet. Il se nourrit des rédactions classiques, des journalistes classiques qui sont donc sur le terrain. « L'idée, c'est de prendre le temps nécessaire. Parce qu'on sait que cette affaire de temps réel est une forme de trésor totalement redoutable et qu'il faut donc lui garder une forme d'intégrité. Je sais que c'est dur à saisir et à croire. Je ne prétends pas qu'on ne dit pas de bêtises, on en dit des tas, mais je ne suis pas sûr qu'on en dise plus sur le web qu'à l'antenne. »

Pour Laurent Guimier, c’est aussi un pari géographique: le jeune journaliste web doit être intégré dans l'écosystème de sa rédaction. Dès qu'il se pose une question, il faut qu'il interagisse avec ses collègues « classiques ». Il doit ouvrir les yeux et les oreilles des autres de la rédaction. Tout l'enjeu, c'est la disposition pour que la validation de l'information se fasse le plus rapidement possible.

Mais l’information en continu, c’est d’abord une bonne nouvelle pour Hervé Brusini. « Enfin, nous retrouvons les gens ! C'est la vraie grande nouvelle: on vous retrouve. C’est vous notre contrôle, c’est vous qui nous rappelez à l’ordre si on dit des bêtises, le web génère son contre-pouvoir. Vous êtes, en tant que journaliste, obligé de répondre sinon, au bout d’un certain temps, vous êtes mort et votre crédibilité sur le web est finie, achevée, dans l’instant. Les gens du web, à tout moment, peuvent évidemment perdre un crédit qui est d’une précarité absolue. Et c’est vous qui nous donnez ce crédit ! »

Des débuts pourtant décriés …

Et pourtant le web, au départ, était très mal perçu, notamment par la profession. Il arrive en 1995. C’est donc un enfant dans le monde de l’info. « Si on reconstitue la grande histoire de la presse et si on dit qu’elle est née avec la gazette de Renaudot et que c’est donc une vieille dame, le web est lui un tout petit enfant. Le web n’a que 15 ans. À l’échelle de l’histoire de la presse, c’est un poupon. Les sites d’infos sont des bébés. On ne peut donc pas demander à un bébé d’avoir le charisme, l’expérience, les pratiques d’une vieille dame » atténue Laurent Guimier. « Avoir de l’information à quelque instant de la journée ou de la nuit, en temps réel, synthétisée, c’est quand même un progrès absolument considérable par rapport à la presse écrite, aux médias classiques. On a fait un pas en avant énorme. On n’est qu’à un clic des analyses internationales des présidentielles de 2012 ! Le web permet ça. »

Mais est-ce que le web permet également des révolutions ? « Non ! », tranche Guimier, « Il les accompagne. C’est précisément par sa vertu démocratique qu’il peut les accompagner. C’est le média qui fait que je peux raconter mon histoire. » Et Brusini d’ajouter : « Le web a quelque chose de profondément humain en ce sens qu’il est le lieu de la singularité. Mais il est aussi le lieu de la massification des êtres. C’est le lieu de ce qu’on appelle le buzz, le lieu des tops et des flops. Ce qui plait, ce qui marche ou ne marche pas. On échange dans la production de l’information à son échelle et à celle des médias. » Laurent Guimier continue : « Être en haut, diffuser son savoir, ses informations et puis débrouillez-vous une fois par semaine avec le courrier des lecteurs… c’est fini ! Avec le web, on est systématiquement interrogés, et abreuvés d’informations. Le web c’est le journalisme collaboratif. Les journalistes sont un peu mieux en capacité d’interagir avec leur public. »

L’enjeu semble encore plus important aux yeux d’Hervé Brusini : « Il est impossible que le service public méprise et passe à côté du train de la modernité, de la jeunesse du pays. Sinon, on loupe le rendez-vous, on rate la pédagogie et la démocratie. Je suis un service public d’information et je ne peux pas me permettre que les Français, dans toute leur diversité, de toutes les générations, ne me regardent pas parce que je suis planté à 20 heures en disant « Mesdames, Messieurs, Bonsoir. » C’est terminé. Et je pense à titre personnel que le 20 heures est mort. J’en suis absolument sûr, c’est sous nos yeux. Quand on tweete à 18 heures et que le JT reprend l’information deux heures plus tard, c’est trop tard. »

Et ce modèle qui s’effrite de jour en jour est obligé de se réinventer. « C’est pour ça que vos 20 heures ont considérablement bougé, qu’on n’a plus uniquement un résumé. On essaie d’avoir un journal de la pédagogie, d’inviter des personnes, de donner un nouvel élan dans l’info » clame Brusini. « Il faut consacrer des fonds au web, c’est une question de vie ou de mort ! Le défi qui est lancé maintenant, avec les constructeurs, c’est la simplification de tous ces engins. Les mœurs changent, notre quotidienneté change. On n’y échappe pas. Et dire que le 20 heures est mort, ce n’est pas annoncer la fin du monde, c’est au contraire la naissance d’un nouveau et plutôt très passionnant rendez-vous génial ! ».

 


Stéphanie DELBART (photo : Maïté POULEUR)

 

Mots-clés: figra,, Hervé Brusini