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« Comme on voyage dans la réalité » : parler du grand reportage

FIGRA« Comme on nous parle », émission présentée par Pascale Clark sur France Inter tous les matins, était en direct du Figra ce vendredi. L’occasion pour Georges Marque-Bouaret, délégué général du FIGRA, Yves Boisset, président du jury de la compétition internationale du FIGRA 2010, Gérard Mordillat, écrivain et président du jury Autrement VU du Figra 2010 et Hervé Brusini, rédacteur en chef du JT de France 2, de faire le point sur le grand reportage aujourd’hui, ses contraintes, le journalisme et sa remise en question presque inéluctable.

Retrouver ce qui a fait la gloire de la télévision, c'est-à-dire les vrais sujets, qui vont interpeler les gens, les faire réfléchir, est-ce possible ? Pour Georges Marque-Bouaret, c’est plus qu’une envie car « contrairement à ce qu’on croit, le public sait réfléchir et a besoin de se nourrir de cette information ». Un petit côté nostalgique ? « Non, on a tendance à oublier ce qu’est ce métier, à le simplifier à outrance, à oublier que le grand reportage ou le documentaire de société sont des sujets d’analyse et de recul sur l’info. On n’est pas à chaud. On a pris du recul et ça, c’est oublié… et c’est dommage. »
Et puis, il semble qu’il soit de plus en plus compliqué pour les journalistes d’enquêter… Pourquoi ? Pour Hervé Brusini, il y a les raisons économiques, les lobbies… et « en fond de sauce, une tradition française : on a beau dire et se gausser, on n’est pas un pays de grande investigation. Ce n’est pas dans notre culture. Ce sont les pays anglo-saxons qui le sont. Le grand reportage lui-même est une importation américaine du XIXème siècle. »

Pascale Clark aiguille ses invités sur une question de fond : qu’est-ce qui mériterait un grand reportage ? Qu’est-ce qui vaudrait de fouiller, d’enquêter, de passer du temps ? Depuis le Touquet, on peut voyager dans le monde entier grâce aux films présentés en compétition au Figra. Le sous-titre de l’évènement : « Les écrans de la réalité ». Pascale Clark s’interroge: comment fait-on pour filmer la réalité ?

Gérard Mordillat insiste pour qu’on soit précis : « filmer la réalité, c’est filmer ce qui ne va pas ». Est-ce que filmer ce qui va bien n’a aucun intérêt ? Sa réponse est nette : « si, mais c’est plus difficile. Le cinéma en tant qu’outil est un outil critique dans le sens le plus noble du terme. C’est plutôt un outil d’analyse : filmer quelque chose qui va bien serait le dénigrer. Il y a toujours une dimension critique à partir du moment où il y a un regard. Je vous regarde, vous me regardez … implicitement tout se met en œuvre sur la perception que nous avons l’un de l’autre. Au cinéma, c’est la même chose. Je regrette que tous les films vus jusque maintenant soient tournés vers les victimes. Il est toujours plus important que la caméra se tourne vers le pouvoir, vers ceux qui sont responsables des massacres, de l’exclusion, de la misère, de la souffrance… parce que la place du spectateur face à la victime est une place impossible. On ne peut être que devant des témoignages de gens qui ont vécu des choses atroces et, au fond, notre place, elle est zéro. Alors que face aux responsables, notre intelligence, notre esprit critique est en marche. »

FIGRA

Dénoncer

Montrer la réalité, selon Gérard Mordillat, c’est dénoncer. Yves Boisset rejoint ce point de vue : « on ne parle jamais des trains qui arrivent à l’heure. On parle beaucoup plus des trains qui déraillent, des avions qui se cassent la figure. D’autre part, c’est beaucoup plus intéressant de se pencher sur les responsables d’une situation catastrophique ou révoltante. Mais c’est un petit peu plus compliqué de faire parler les responsables et d’analyser leur comportement que d’analyser celui des victimes et de donner la parole à celles-ci. »

Pour Hervé Brusini, « on est en train de parler, sans avoir encore mis de mot là-dessus, de la crise du journalisme. Le reportage, c’est la question politique fondamentale adressée au journalisme dans sa crise aujourd’hui. Cette crise, c’est précisément par delà ou en deçà de la dénonciation dont on parlait plus haut, la description. Nous ne décrivons plus. Je pense que nous sommes davantage dans l’ordre du questionnement, de la problématisation des évènements mais pas trop dans l’ordre du “aller voir sur place et faire son boulot. Raconter les faits, ce qui s’est passé, quand, quoi, comment ?”, au lieu de toujours sauter la case et de partir dans les débats, les experts, les sociologues et tout ça. Il faut que nous refassions notre travail parce que c’est ça l’urgence démocratique. Et c’est aussi pour ça que les gens ont commencé à nous quitter et à se manifester par eux-mêmes en se publiant eux-mêmes, en étant leurs propres journalistes sur le net. »

Travailler dans l'urgence

Sans parler du problème que Gérard Mordillat appelle « la religion de l’urgence ». Or, le travail documentaire est souvent un travail qui demande une investigation très longue et très délicate, une approche des personnes qui demande beaucoup de temps, de délicatesse.
Les invités de Pascale Clark semblent d’accord. Dans “journalisme”, il y a “jour” et donc “urgence du jour”. « Nous sommes obligés de nous reposer le problème des fondamentaux du métier en ce moment et de retrouver en quelque sorte notre justification. Nous sommes effectivement dans une époque de recherche, dans une époque où le journalisme est convié, contraint, convoqué, à se distinguer en retrouvant son art de faire fondamental, c'est-à-dire témoigner. C’est pour ça que je pense que l’objectif, c’est la description. » Et Hervé Brusini reprend une parole de Florence Aubenas pour conclure le débat : « “le métier, c’est montrer ce qu’on finit par ne plus voir.” Je suis assez d’accord avec ça et quand on commence à être moins lus, moins regardés comme tout le monde est en train de le vivre en ce moment… on ne peut pas y échapper : il faudra bien qu’on réagisse. »

Stéphanie Delbart

Mots-clés: grand reportage